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L’épreuve de l’argent

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Oui, l’argent est une épreuve !

“Que se passe-t-il dans les banques de détail en France au début du 21e siècle ? Les stratégies bancaires depuis une vingtaine d’années se sont appliquées à rendre cette activité rentable, transformant la définition du travail des employés de banque, le type de rapport entretenu avec les clients, le type de service rendu, mais ne transformant pas ce bien précieux qui est l’image sociale de la banque comme une institution. De ce fait, la banque est fondée sur une tension normative, issue de ces deux définitions très différentes qui produisent des définitions concurrentes du travail bien fait pour les employés mais aussi du bon client comme du bon comportement budgétaire.

Notre approche de la banque est celle d’une sociologie morale : nous voulons comprendre les effets normatifs du contact obligatoire des individus avec les banques. La banque nous est apparue comme le lieu d’une épreuve : obtenir les services bancaires (compte ou crédit) nécessite de subir une évaluation, mais s’en servir est également une épreuve permanente, les erreurs ou manquements étant susceptibles de sanctions. Le concept d’épreuve est issu des travaux de Luc Boltanski et Laurent Thévenot, et désigne un moment d’incertitude au cours duquel les forces en présence se révèlent1. L’épreuve fait apparaître les compétences des personnes, et les pousse à désigner, juger, qualifier ou justifier ce qui se passe : dans la rencontre entre banquier et client, ces actions sont permanentes, tant il est important de se mettre d’accord sur la justice des qualifications.

Le plan de la thèse s’efforce de suivre le client dans sa rencontre avec la banque : la première partie retrace l’histoire des liens entre banques et clients depuis la fin de la seconde guerre mondiale, dessinant le cadre de l’échange. La seconde partie analyse « ce avec quoi le client arrive » dans la banque et la façon dont celle-ci s’en saisit. C’est ensuite aux outils proposés par la banque que nous nous intéressons : quel est leur discours normatifs ? Que disent le compte en banque, le crédit et l’épargne de la bonne façon d’utiliser l’argent ? Enfin, la dernière partie observe le client éprouvé ayant mesuré la variabilité des règles de la banque et élaboré des stratégies de résistance.”

 

Avoir à faire avec son banquier est une véritable épreuve. Pour les clients, mais aussi pour le banquier ! C’est ce que montre Jeanne Lazarus à partir d’une enquête sociologique pointue centrée sur la banque de détail, celle du quotidien de M. et Mme Toutlemonde.

Rôles et qualités Côté clients, le banquier se présente sous quatre rôles. C’est un commerçant qui essaie de fourguer ses produits et ses crédits. Quand tout se passe bien, il peut être un conseiller qui vous aide à résoudre vos problèmes et même, lorsque cela se passe très bien, il devient un sauveur, le technicien compétent qui vient vous aider à réparer votre vie. Mais cela peut aussi mal se passer : il devient alors un juge qui vous sermonne sur votre comportement et vous oblige à justifier vos actes parce qu’il n’est pas content de vous.

Côté banquiers, on attend du client qu’il cumule trois qualités : la sécurité, l’honnêteté et la rentabilité. Mais, surtout, il doit être autonome. Cela veut dire que l’on peut lui sous-traiter une partie des tâches bancaires : des plus simples, comme déposer des chèques, aux plus compliquées, comme faire attention à bien gérer ses revenus pour être toujours à même de rembourser son crédit à la consommation. De quoi déculpabiliser le banquier en cas de problème : après tout, c’est au débiteur de faire attention. Pour le banquier, le client autonome est celui qui a intériorisé les contraintes et les limites qu’on lui a imposées.

Stratégies Et celles-ci varient en fonction du client. La banque vérifie dans quelle mesure votre vie se conforme au modèle du débiteur idéal, bien intégré dans la société, capable de calculs de base, de gérer un budget, aux revenus durablement sûrs et à l’aise dans sa vie familiale ! Une forme de violence qui soumet chacun à une évaluation sociale d’autant plus facile à supporter que l’on entre dans les critères du modèle.

Certains refusent cette évaluation en ne demandant jamais rien à leur banquier, pas de produit d’épargne, pas de crédits, c’est la stratégie de l’évitement. D’autres préfèrent mentir, arrivant à mobiliser des prêts étudiants à 38 ans ou répondant n’importe quoi aux questionnaires pour obtenir telle ou telle carte de crédit. D’autres encore sont dans la négociation, soit avec le commerçant pour en tirer tous les avantages possibles, soit avec le juge pour minimiser les sanctions. Bref, on l’aura compris, la relation avec son banquier n’est pas forcément de tout repos. C’est même, conclut Jeanne Lazarus, un tourment de la vie ordinaire.

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